IMG_2064

Dès les premières notes de l’Andantino de la sonate  n°20 de Schubert, mon cerveau s’est mis en effervescence...

La sonate planait dans le ciel du cloitre des Jésuites au milieu du chant des oiseaux, dans une malicieuse insolence, comme un appel à la mémoire... Les images se sont succédées, un scan en accéléré, arrêt sur émotion, précis comme un éclat.

Je me suis laissée envahir le parfum du lilas dans une fin d’après midi humide, un peu écœurant et puis les images se sont précisées. J’avais une douzaine d’années je crois, je rangeais mon vélo dans le jardin du cours de danse, un peu en avance. Les cheveux tirés en arrière dans un chignon bien haut dont les épingles me grattaient le crâne, le lourd sac à l’épaule débordant de chaussons plus ou moins usagés, collants roses, tunique à jupette et lainages variés pour l’échauffement. J’ai même remué mes orteils intacts dans mes sandales, comme s’ils portaient encore la trace fantôme des blessures des cours précédents.

Et puis la musique a jailli des immenses fenêtres ouvertes, pas les rythmes carrés réarrangés nécessaires aux exercices des jeunes ballerines... C’était autre chose, qui vous emportait le cœur, très loin ailleurs, une porte béante, comme un accès à un autre monde. La réalité n’avait plus cours. Ces notes racontaient le fleuve ouvert de mon âme, mes émotions les plus enfouies.  Je crois qu’à cet instant m’est venu à l’esprit l’idée d’une universalité, que ce que je ressentais là, pouvait être perçu et exprimé par d’autres, pas seulement en ce moment précis, mais depuis des générations et pour l’éternité du monde. J’étais là un maillon d’émotion et de sensibilité dans une immense chaine d’humanité et j’en étais bouleversée. J’ai poussé la porte du studio, je suis entrée dans la salle de danse, j’ai laissé glissé à mes pieds le gros sac, encombrée de mes propres bras. Madame Chapman, la pianiste du cours de danse, ancienne élève de Nadia Boulanger, profitait elle aussi de ces quelques minutes d’avance pour jouer sur le piano à queue de cette grande salle, répéter peut être, ces notes qui avaient trouvé chez moi une résonnance particulière. Elle avait levé la tête à la fin du morceau, m’avait adressé un clin d’œil... J’avais détalé à toute allure vers le vestiaire, incapable de formuler deux mots vaguement cohérents.

Parfois, au détour d’un film, d’une écoute, ces notes se sont donné rendez vous dans ma mémoire, sensation fugitive,  mais je n’avais jamais cherché à estampiller l’origine  du morceau. Ca n’avait que peu d’importance en réalité, juste ce rendez vous, toujours surprenant avec les émotions de toujours, comme si finalement, rien ne changeait vraiment au plus profond de nous de ce qui compte vraiment. Juste des parenthèses...