P1060126La petite fille avait 6 ou 7 ans, à peine. Je ne sais plus dans quelles circonstances elle avait accompagné son frère ainé ; ils avaient grimpé dans un arbre qui surplombait les arènes de San Feliu de Guixols, ruisselantes de chaleur dans cette fin d’après midi d’été. La petite fille trop sensible qui ne pouvait lire les romans de la Comtesse de Ségur sans détremper les pages de ses larmes ininterrompues avait vu jaillir le noir toro sur la piste ronde, menaçant de frêles silhouettes agitées et impuissantes. Elle en avait été effrayée, terrifiée. Le monstre ivre de force et de violence, réveillait ses pires cauchemars. Elle reconnaissait dans sa silhouette massive l’ombre immense et déformée d’une menace affreuse et indicible. Sur le sable écrasé de soleil se jouait un drame inévitable.

Elle avait vu un petit personnage, presque un enfant, dans son ridicule habit de paillettes et curieuses chaussettes roses s’approcher, seul, de l’ogre prêt à le dévorer. Elle avait un instant détourné les yeux, incapable de supporter le massacre certain. Elle avait entendu la rumeur de la foule percer le silence de ses encouragements et avait à nouveau affronté le spectacle morbide. Le petit bonhomme agitait une grande cape rose en s’avançant à petit pas vers la bête. Il l’avait approchée, avait tourné autour d’elle et l’affrontait dans un face à face inégal. Elle avait adressé au ciel une courte prière pour que cet homme là la délivre de ses terreurs. Le toro trépignait prêt à l’envoyer virevolter dans les airs comme une marionnette dérisoire et le petit bonhomme semblait presque jouer avec lui, le faisant tourner sur lui même, évitant ses cornes de justesse. Elle avait vu le torero laisser du champ au toro, confiant, qui avait repris de la vitesse. A nouveau l’homme l’avait ramené à lui, s’en était rapproché comme pour danser avec lui une étrange valse lente. Le toro avait semblé hésiter. Une grande tension s’était alors installée, la force avait soudain changé de camp. L’animal dans sa force brute perdait peu à peu l’avantage, jusqu’à se soumettre presque au petit bonhomme. Le toro avait ralenti l’allure, sa puissance seule ne parvenait pas à dominer le combat, il semblait presque s’en rendre compte. Le petit homme, tout brillant dans le soleil, avait sorti une épée et l’avait brandie, dérisoire face à l’énorme bête. Elle s’était avancée, soumise, avait baissé la tête et offert son cou. Le toréro s’était avancé d’un pas et avait terrassé le dragon. La petite fille avait du mal à quitter son regard de cet étrange spectacle, fascinée par le drame qui s’était déroulé sous ses yeux. Elle était bien trop petite pour comprendre toute la symbolique de cet instant mais elle l’avait vécue intensément, comme une lutte sans merci du mal sur son petit monde.

La petite fille a grandi, elle a vu depuis quelques dizaines de corridas, elle a appris à en connaître les règles et à aimer le toro, à le vouloir brave et violent pour que combat soit respectable, à comprendre la peur du torero et cette bravoure démesurée de vouloir vaincre jusqu’à la mort. Mais c’est toujours ce même drame qui se rejoue devant ses yeux, celui de la violence implacable et abrupte contre le courage d’un homme. Elle sait l’intolérable de la situation mais reste sensible, à cette émotion sublime, cet instant de vérité brutale.

Elle était ce soir dans les arènes, silencieuse et pensive devant des hommes dépassés que la peur avait gagnés. Ce soir, le courage n’était pas au rendez vous. Dommage, elle aurait bien eu besoin de voir ses démons terrassés dans la lumière. Elle ne souhaite pas faire l’apologie de la corrida mais seulement partager avec honnêteté ses sentiments, mêlés de sueur et de sang, pour ces moments d’intensité, cette violence primaire vissée aux cœurs, universelle.

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Au sortir de la corrida, du spectacle de vie et de mort, se joue un nouvel acte dans les rues de Nîmes. Une foule immense s’infiltre dans la ville, dans les ombres portées des lumières clignotantes ; les visages riants, criants et déformés dans la musique mélangée devenue un bruit immense, baignés du vin qui coule à flots. Une bacchanale libératoire dans laquelle il fait finalement bon se laisser porter, juste peut être pour sentir que vous êtes encore en vie, seul au milieu du monde qui s’agite, en guettant, aux premières lueurs de l’aube, l’annonce d’un nouveau matin qui se lèvera…

Dans quelques jours la ville retrouvera son calme et sa pudeur,  ses jolies allées bordées d’arbres, sa routine sage, et refermera jusqu’aux vendanges, sa curieuse parenthèse barbare…